Baby Driver

Les mélodies du bonheur

Affiche Baby DriverExercice de style haletant et enivrant, Baby Driver est surtout une romance musicale d'action où la mise en scène construit, par son tempo narratif audiovisuel, une symphonie visuelle et émotionnelle.


Des braqueurs dénommés par des surnoms (Doc, Buddy, Darling, Bats, Baby...), un panachage de références pop en tous genres et principalement musicales... Avec Baby Driver, le Britannique Edgar Wright semble suivre le sillon tracé par le Reservoir Dogs de Tarantino. Mais ces deux cinéphiles patentés ont surtout l'art et la manière d’accommoder les emprunts à leur sauce. Comme il a pu le démontrer avec sa série Spaced et ses quatre précédentes réalisations, Wright investit toujours le genre abordé en s'imprégnant des codes puis s'en détachant afin d'en faire sa propre musique. Terrain balisé (en apparence) que le cinéaste s'ingénie à recomposer au gré de la perception de ses héros toujours confrontés à la difficile transition d'un comportement individualiste, où petites habitudes et manies leur octroient un espace sécurisant, à une maturité nécessaire, non pas dans un souci de conformité mais pour préserver ce qu'ils chérissent. C'est ce qui sous-tend la trilogie Cornetto composée de trois œuvres aussi disparates que complémentaires (Shaun Of The Dead, Hot Fuzz, Le Dernier Pub Avant la Fin Du Monde). Il ne s'agit pas d'un renoncement total à leur liberté mais un aménagement, une reconfiguration pour atteindre une certaine plénitude, tout du moins une forme d'accomplissement. Pour autant, cela n'entraîne pas forcément une situation idéale : la progression des trois films, compliquée pour leurs protagonistes, faisant la part belle à l'amertume et se concluant tout de même par l'apocalypse de The World's End.

Baby Driver

Scott Pilgrim s'insère dans la filmographie de Wright entre Hot Fuzz et Le Dernier Pub, et bien que n'y étant point lié par certaines récurrences de casting ou de style, en poursuit l'exploration thématique, le parcours de ce pèlerin adolescent préparant finalement à celui du roi Gary et de sa cour. Univers bigarré soumis aux motifs vidéo-ludiques intégrés par les personnages, Scott Pilgrim conte l'histoire d'un amoureux transi devant vaincre les sept ex de sa copine, ce qui engendre une succession de combats desquels le jeune Pilgrim en apprendra plus sur lui-même : la victoire ne s'acquit pas uniquement en neutralisant les obstacles extérieurs mais aussi en dépassant ses propres limites et aspirations.
Le réalisateur porte ainsi les germes de Baby Driver depuis quelques temps déjà (vingt-deux ans !) et ce n'est pas un hasard s'il est parvenu à le concrétiser maintenant, comme point d'orgue narratif, sensitif mais surtout émotionnel d'une oeuvre où tout concourt à forcer ses héros à ouvrir leurs horizons.  

Baby Driver

EN CADENCES
En véritable passionné de musique pop, Wright en parsème allègrement ses fictions, principalement pour éclairer les motivations des personnages, les caractériser mais également illustrer les situations ou leur conférer un différent niveau de lecture. Mais son utilisation ne se limite pas à l'extra-diégétique, voir Shaun Of The Dead et sa séquence de baston au son de Don't Stop Me Now de Queen, prémisse à ce que le cinéaste développera pour son nouveau long.



Pour le protagoniste de Baby Driver, Baby, la musique représente l'ultime moyen d'expression de son ressenti, de son art à dévorer l'asphalte, l'apprivoiser, tracer de nouvelles trajectoires. Et surtout d'articuler ses actions en fonction de la musique écoutée, ce qui permet d'assurer la programmation musicale du film : Baby ne peut opérer sans la chanson appropriée (lorsqu'il perd son iPod, il scanne les stations radio jusqu'à trouver le son adéquat ; lorsque qu'il doit improviser et changer de véhicule, Baby ne repart qu'après avoir relancé la chanson qui rythmait la fuite jusque-là). Une musique si dépendante du point de vue de Baby qu'elle se confond aux sons des gunfights dont il est témoin, conférant une énergie narrative et décuplant l'impact des chorégraphies formalisées par Wright et son équipe.

Baby Driver

De la séquence d'introduction du casse et la fuite qui s'en suit au plan-séquence générique montrant Baby danser dans la rue et apercevoir furtivement Debora (qui attire son attention car, comme lui, elle suit son chemin un casque audio vissé sur les oreilles), tout se passe à merveille pour la gueule d'ange tant que sa vie demeure synchronisée avec sa musique. Mais rapidement tout s'emballe, Baby ne retrouvera plus ce quotidien idyllique, les échappées suivantes seront beaucoup plus contestées, et la deuxième séquence de corvée de café s'avérera beaucoup moins virevoltante. La petite musique de Baby subit de sérieux arrangements, et sera largement mise à mal lorsqu'il désirera mettre un terme à sa collaboration avec les gangsters. Cette perte de repères, caractéristiques des héros de Wright devant s'affranchir de leur zone de confort, se manifeste ici par Griff (Jon Bernthal), Bats (Jamie Foxx) et Buddy (Jon Hamm), les autres hommes du gang, qui s'échinent à déstabiliser Baby en lui enlevant ses écouteurs, voire même à imposer leur rythme. Bats le propulse hors de l'habitacle sécurisant de la voiture pour participer à l'acquisition d'armes tout en lui intimant de jouer un son qui balance (en prévision de la fusillade qui conclura le deal). Cela devient une question de survie lorsqu'on tente de déposséder Baby de son tube d'enfer (killer track), comme lors de la confrontation finale.

Baby Driver

SORTIE DE ROUTE
Si tout semble dérailler, la rencontre avec Debora fait entrevoir l'espoir d'une plénitude retrouvée tant les deux semblent en symbiose au premier regard, elle fredonnant les paroles de Baby de Carla Thomas. Si Baby calque ses réactions et paroles sur tout ce qu'il a pu capter de ses interlocuteurs, ou de ce qu'il a pu visionner en compagnie de son père adoptif sourd-muet, Debora, comme ce dernier, lui permet de réagir sans filtre, leur entente se matérialisant au travers d'un langage commun (langue des signes, paroles de chansons... Leurs échanges maladroits reprennent une certaine assurance dès qu'ils évoquent la musique). Par ses talents de pilote, Baby permet aux braqueurs de trouver une porte de sortie, mais c'est Debora qui représente la porte de sortie de ce milieu pour Baby en le reconnectant avec tout ce qui le fait vibrer (les pieds tapant le rythme de Deborah de T.Rex au lavomatic), comme si Wright proposait une alternative au destin du chauffeur de Walter Hill avant qu'il ne devienne ce Driver intransigeant, sans affect ni émotions. 
La belle séquence du lavomatic est transcendée par les couleurs dans les tambours des machines, à l'unisson des pas de danse, symbolisant les émotions que Baby va éprouver pour gagner le cœur de Debora : le jaune est lié à la nostalgie de son enfance où la voix cristalline de sa mère l'apaisait en toutes circonstances ; le rouge a trait à la passion qui anime Baby pour la conduite (la Subaru du premier braquage) mais symbolise aussi la voie de la violence (les gants de conduite offert par Doc donne l'impression qu'il a du sang sur les mains ; lors du climax, le dernier antagoniste est diabolisé par un halo rouge incandescent) ; le bleu représente ce qui est hostile à la quête de Baby, aussi bien l'impossibilité de s'enfuir avec sa dulcinée (les multiples plans en plongée de la ville montrent des bâtiments teintés de bleu quand les artères sont à peine mises en évidence par une nuance orangée ; la chanson Nowhere To Run fredonnée par Darling dégustant une sucette de couleur bleue : le bleu des gyrophares de police éclairant leur baiser avant de quitter le Bo's Diner) que la froideur à devra adopter pour affronter l'ultime obstacle. Ce dernier point raccroche au Dernier Pub, puisque cette couleur renvoie au danger des robots extra-terrestres et à l'abandon de toute émotion qui caractérisait l'absorption par le Network et son uniformisation délétère, ainsi qu'à Scott Pilgrim, dont les deux constructions narratives vidéo-ludiques avec succession de "boss de fin de niveaux" amènent à éliminer le double maléfique (Scott contre Evil Scott, Baby et Debora contre Buddy et Darling). 


Baby Driver

FUGUE EN LA (LA LAND) MAJEUR
Depuis l'accident qui a coûté la vie à ses parents, Baby écoute de la musique pour atténuer ses acouphènes, mais porte aussi une paire de lunettes de soleil quand il travaille pour Doc (Kevin Spacey). Il ne cherche pas seulement à neutraliser le tintement dans ses oreilles, il masque également le monde de violence dans lequel il évolue, plaquant sur cette réalité des couches sonores et visuelles pour en atténuer la perception. 
Quitte à occulter sciemment les scènes les plus traumatisantes comme lors du premier braquage de Bats et ses compères coiffés de masques de Mike Myers où il avance de quelques mètres le véhicule pour ne pas voir l'assassinat d'un des convoyeurs. Pour véritablement annihiler les effets dévastateurs de ce travail, Baby compose lui-même sa partition en remixant les paroles de ses complices enregistrées, en tire une nouvelle musique, plus mélodique, qu'il peut répertorier comme une affaire classée. Baby ne se considère pas comme un membre à part entière, maintenant l'illusion qu'il n'a rien à voir avec les mafieux qu'il fréquente. De fait, il s'isole aussi bien figurativement que physiquement. Toujours en retrait par rapport aux autres, occupant les places au plus près de Doc, il reste en bout de table, perdu dans ses mélodies. Mais pour atteindre son rêve, Baby doit se résoudre lui-même à des actes violents, accepter d'en passer par les ténèbres pour mieux aboutir à la lumière. Comme disait Dolly Parton : "si tu veux l'arc-en-ciel, tu dois supporter la pluie".

Baby Driver

Wright s'est fait une spécialité du payoff, ces détails au départ anodins, illustratifs d'un contexte préalable et dont la réutilisation dans la narration en décuple l'effet. Et c'est par le biais de ce motif que le cinéaste donne une profondeur sensitive au parcours de son héros. Dans Baby Driver, alors que tout semble perdu, tout du moins incertain, d'un simple geste de la main Baby se reconnecte à la fois à son passé, à sa mère, ainsi qu'a son avenir avec Debora. Une séquence d'une simplicité et d'une évidence confondantes. 
Wright franchit ici un palier dans le 
storytelling, la caractérisation des personnages, la rythmique et surtout l'implication émotionnelle. Au-delà d'un film de braquage avec courses poursuite démentielles, gunfights ébouriffants et affrontements homériques, il réside dans Baby Driver une belle romance pour laquelle on vibre à l'unisson des deux tourtereaux par la grâce d'une esthétique impliquant bruitages, chansons, couleurs et mouvements. Comme Baby, l'appétence de Wright à la culture pop est un carburant, pour mieux se laisser conduire par ses émotions. 




BABY DRIVER
Réalisation : Edgar Wright
Scénario : Edgar Wright
Production : Tim Bevan, Edgar Wright, Michelle Wright...
Photo : Bill Pope
Montage : Jonathan Amos & Paul Machliss
Bande originale : Steven Price
Origine : USA / GB
Durée : 1h52
Sortie française : 19 juillet 2017




   

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