Fernando Arrabal

Section Panique tout

Fernandio Arrabal

"J'ai toujours détesté le cinéma. J'étais ébloui par la lumière, et quand j'ai commencé à m'habituer à l'obscurité c'était horrible. Alors je me suis dit qu'un jour il faut que je fasse du vrai cinéma, donc que je me serve de l'image pour faire quelque chose."


Cette assertion sans pincette envers les cinéastes est d'Arrabal. D'une manière générale, les pincettes ne font pas partie de l'attirail de Fernando Arrabal.

Né le 11 août 1932, Arrabal est très vite confronté à deux blessures qui irrigueront son œuvre : l'exil (il naît à Melilla, enclave espagnole au nord-ouest de l'Afrique, et devra longtemps se tenir éloigné de son pays) et la condamnation à mort de son père Fernando Arrabal Senior, artiste peintre républicain, suite au soulèvement nationaliste de juillet 1936 qui plongera l'Espagne dans la guerre civile. Magnanime, le régime franquiste réduit la peine du père à trente ans de prisons. Celui-ci s'en évade en plein hiver 41 pour ne plus jamais réapparaître.
A 17 ans, Arrabal découvre des lettres de Senior cachées par la famille, et croit comprendre que la personne qui l'a balancé aux nationalistes n'est autre que sa très catholique maman. Il n'en fallait pas plus pour convaincre un poète surdoué (Arrabal fréquente très tôt des écoles pour enfants précoces) de lâcher les élastiques envers cet Etat franquiste qu'il abhorre tout en réglant ses comptes à sa daronne. Cela passera par un volume conséquent de publications (romans, poésies et surtout pièces de théâtre) engendrant leur lot de scandales et de condamnations.

Viva La Muerte
Viva La Muerte


En 1962 Arrabal fonde avec ses amis Topor et Jodorowsky le mouvement Panique qui, entre plusieurs performances surréalistes et textes vindicatifs contre le mainstream, donnera naissance aux éphémères Producciones Panicas au sein desquelles Jodo entama sa carrière cinématographique. Tout d'abord en adaptant la pièce d'Arrabal Fando Et Lis (1968), puis avec son premier chef-d'œuvre, le western mystique El Topo (1970), qui impressionna tellement John Lennon qu'il en acquit les droits pour lui offrir une distribution internationale.

Fort de ce succès, Arrabal se lance à son tour dans le cinéma l'année suivante avec Viva La Muerte. On y suit Fando, dix ans, qui apprend que son père anti-fasciste a été dénoncé par sa mère, grenouille de bénitier patenté mais tentée par le fascisme et l'inceste (troublante scène de bain). Légèrement traumatisé et mu par un violent sentiment d'amour / haine envers sa génitrice, le petit Fando découvre la mort, le sexe et les rites initiatiques baignés dans les spaghettis yolo bolo. Viva La Muerte n'est pas que le premier film pastafarien, c'est aussi, vous l'aurez sans doute deviné, une bande un chouia autobiographique.

Viva La Muerte
Viva La Muerte


"Quand tu mourras, ton ventre me servira de tambour" dit le jeune Fando a sa mère, manière pour Arrabal d'annoncer gentiment qu'il compte recycler la chair maternelle pour exprimer tous ses ressentiments et en faire le support de son œuvre. De peau il en est de fait question lors de la séquence la plus démente du film : après que sa mère lui ait montré la preuve de l'exécution de son père, le jeune Nando imagine cette dernière égorgeant un taureau puis se baignant dans son sang. Elle ordonne ensuite à son fils, devenu jeune adulte, de "couper les couilles de son père" afin qu'elle puisse jouer avec, avant de coudre Nando dans la peau du taureau.
Suite thématique de sa pièce L'Architecte Et L'Empereur D'Assyrie dans laquelle Arrabal transformait sa mère en minotaure, Viva La Muerte, cri de ralliement franquiste, devient ici une ode hallucinée à l'incarnation, au sens de chair sacrifiée habitée par le Verbe. A l'image de toute son œuvre, l'Espagnol demande à la raison de donner un sens à la folie. Ou l'inverse. Et met son complexe oedipien au service d'un immense doigt d'honneur dressé devant tout un pays englué dans la censure depuis trois décennie, ce qui reste toujours plus constructif que d'en faire un alibi aux émois d'un thésard germano-pratin.

Rythmé par la lancinante chanson enfantine Ekkoleg de Grethe Agatz, le premier long-métrage d'Arrabal ne fait donc pas dans la demi-mesure. Comme annoncé, l'artiste se sert de l'image pour bousculer son auditoire : zooms typiques du cinéma latin de l'époque, filtres colorés et saturés, répétition stroboscopique des plans, vue subjective (Nando assiste à une exécution derrière des grilles), jeux coquins avec la perspective (le jeune héros "urine sur la ville" en riant), Arrabal se défoule comme un diable, mais sait se montrer finaud, comme lorsqu'il évoque à sa manière le fapping d'un Nando reluquant sa tante.

Viva La Muerte
Viva La Muerte


En 1973, Jodorowsky et Arrabal réalisent deux films aux thèmes proches : La Montagne Sacrée pour le premier, J'Irai Comme Un Cheval Fou pour le second. Leur cible : la bourgeoisie. Mais plus que frapper dessus bêtement comme le premier Denys Arcand venu, les deux compères vont procéder via des parcours initiatiques au mysticisme décomplexé afin d'illustrer le matérialisme vain qui ronge la société.
Chez Arrabal, c'est Aden, en fuite suite au meurtre de sa mère (tiens donc) qui va se coltiner un apprentissage mystique dans le désert avec Marvel, petit ermite candide à l'esprit pur interprété par le sculpteur Hachemi Marzouk, qui joue l'ahuri avec une déroutante perfection. Entre quelques miracles et démonstrations par l'absurde de Marvel, Aden revit des séquences traumatiques avec sa sadique et incestueuse maman (Emmanuelle Riva, loin de Hiroshima, Mon [et de] Amour), qui avait une technique bien à elle pour allumer son fils.

J'Irai Comme Un Cheval Fou
J'Irai Comme Un Cheval Fou


Après avoir appris à communier avec Dame Nature (émouvante scène de défécation avec Marvel sur fond de couché de Soleil), Aden décide de faire découvrir la "civilisation" à son prophète de poche. Autant prévenir, ce n'est pas vraiment Crocodile Dundee : lorsque les deux zouaves croisent un bûcheron qui coupe des arbres pour permettre la future installation d'une usine, Marvel y voit l'homme arrachant la langue d'une jeune femme. Au restaurant, ce sont des clients croquant des poussins vivants. Pour se laver, urine de chèvre, tout simplement. REP A SA Paul Hogan.

Moins ésotérique que Jodorowsky (bien que le duo Aden et Marvel rappelle le père et le fils de El Topo), mais tout aussi paganiste, Arrabal fait dans le contraste violent, use d'inserts dérangeants, grotesques, de ralentis emphatiques, de tableaux opératiques (Bach et Haendel dans la bande-son) ou métaphoriques, comme lorsqu'après avoir voulu détacher le Christ de sa croix au cours d'une messe, Marvel déclenche l'ire des fidèles (interprétés par des malades mentaux) et le réalisateur d'assimiler alors l'ermite et son disciple à des astronautes dans une capsule spatiale en proie à des aliens.
Blasphématoire du premier au dernier photogramme, J'Irai Comme Un Cheval Fou démontre que religiosité sans spiritualité, sans possibilité de s'évader (le Christ doit rester sur sa croix) n'est que carcan au service de ceux qui ont la parole (donc l'argent). Les deux seules scène ralliant une foule dans la partie "civilisation" ne sont-elles pas une messe et un meeting politique ?
Continuant le travail entrepris dans Viva La Muerte de maltraitance des corps pour assouplir les esprits, Arrabal livre ses personnages au cannibalisme, à la nécrophilie, à l'amputation, au masochisme, à la scatologie botanique (ha, cette initiation fleurie dans les fesses d'une jeune fille, dont Catherine Breillat saura se rappeler deux ans plus tard). J'Irai Comme Un Cheval Fou est indéniablement un chef-d'œuvre pasolinien, ainsi qu'une bouleversante mise en abyme sur la condition de l'urètre-en-feu.

On dit que le bordel ambiant sur le tournage, entretenu par Arrabal lui-même, était tel qu'un des membres de l'équipe, à bout, prît un jour un couteau et hurla : "Je vais le tuer. J'ai fait la guerre d'Algérie, je vais tuer ce fou."

L'Arbre De Guernica
L'Arbre De Guernica


En 1975, le fou, toujours en vie, met fin à son tryptique "ma mère et mon pays sont des catins" avec L'Arbre De Guernica. Qui ne se déroule pas à Guernica, lieu du bombardement rendu fameux par Picasso, mais dans le village de Villa Ramiro en été 36. On y suit le destin de la belle Vandale, rebelle mystérieuse et ennemie déclarée du Comte Cerralbo. Ce dernier ne supporte plus le laisser-aller du village, ses carnavals païens, ses instituteurs progressistes et ses habitants qui bafouent son autorité. La cause de tous ses malheurs est bien entendu "la démocratie". Cela tombe bien pour lui, l'armée franquiste vient mettre de l'ordre à Villa Ramiro, exécutant les indisciplinés et organisant des corridas assez particulières. Ecoeurée, l'incandescente Vandale (interprétée par Mariangela Melato, le Général Kala de Flash Gordon) s'en va recueillir du soutien auprès des pacifistes manifestant devant l'autel de l'Arbre de la Liberté de Guernica. Là elle y rencontre Goya, le neveu excentrique du Comte Cerralbo. C'est le coup de foudre. Un autre coup de foudre survient, du ciel cette fois : nous sommes en effet le 26 avril 1937, jour du bombardement.
Miraculeusement épargnés, Goya fuit à Madrid, Vandale revient à Villa Ramiro, où la résistance tente vaille que vaille de s'organiser…

"Il faut être parfait comme les animaux. Mais pour cela il faut l'innocence." L'instituteur du village énonce au début du métrage l'ambivalence autour de laquelle L'Arbre De Guernica s'articule, c'est-à-dire la nécessité de revenir à une certaine animalité pour se défaire de la discipline fascisante, ce qu'illustre le carnaval à thème bestial qui ouvre le film. Ainsi L'Arbre propose les tableaux les plus désespérés de Arrabal réalisateur, mais aussi les plus optimistes et rêveurs. Une dualité qui évidemment trouve sa résonnance la plus puissante lors de l'incroyable séquence du bombardement, la mort et le carnage succédant directement à la passion entre Vandale et Goya.
Arrabal fait ainsi de Villa Ramiro une Espagne allégorique où l'éducation, la politique, et la Religion sont mis face à la dégénérescence d'un système. Quand l'instit essaie de diffuser des idées (discours et slogans disséminés dans tous les arrière-plans possibles : tableau d'école, banderoles, drapeaux, murs…), le curé embrasse un militaire, ce qui a pour effet de provoquer une érection d'une rangée de fusils !

L'Arbre De Guernica
L'Arbre De Guernica


Baroque, émouvant et déchaîné (Piss Christ dix ans avant !), L'Arbre De Guernica demeure de loin le film le plus abouti de son auteur.

Suite à cette trilogie, Fernando Arrabal ne réalisera plus que des courts-métrages (difficilement visibles), un film mineur mais mignon sur l'enfance et les rêves, La Traversée Du Pacific avec Mickey Rooney, et des films pour la télévision, Antenne 2 précisément.
C'est le cas du Cimetière Des Voitures, adaptation de 1983 de sa pièce de 1959. Dans un futur post-apocalyptique, un prophète, Emanou, devient le leader d'une communauté punk établie dans une casse auto. Emanou multiplie les hamburgers, marche sur l'eau à la piscine et dispense des sermons sur fond de saxo (hey, c'est les 80's). C'est bien évidemment la vie de Jésus que réinterprète Arrabal, avec dans le rôle du Christ, Alain Bashung. A voir, ne serait-ce parce que la trahison de Judas (qui ressemble à Gopher de La Croisière S'Amuse – les 80's…) se passe durant un concert du chanteur.
Lequel dira à propos du Cimetière Des Voitures : "J'avais des idées de films de Science-Fiction. Mais pas comme ça." Tu m'étonnes.

Le Cimetière Des Voitures
Le Cimetière Des Voitures


En 1992 Antenne 2 produit Adieu, Babylone, collage mi-fiction mi-docu dans lequel une tueuse en série arpente les rues de New York. Dexter avant l'heure et amatrice de poésie, elle décime ceux qui ne mérite pas de vivre.
Arrabal y recycle les images et musiques les plus marquantes de ses films des 70's et fait intervenir nombre d'artistes, y compris Spike Lee, sur le mainstream et la société capitaliste en général.

Le dernier effort filmique d'Arrabal est Borges, Une Vie De Poésie (1998), documentaire faisant office de testament de l'écrivain décédé en 1986. Sur des propos recueillis juste avant la mort de Borges, l'artiste espagnol colle toujours ses images et sons provenant de ses anciens films. Ce n'est pas le plus vivant des documentaires, mais cela reste un témoignage incontournable pour les admirateurs de l'auteur de L'Aleph.

Adieu Babylone
Adieu, Babylone


Depuis, comme pour Jodorowsky, pas grand-chose, hélas. Leurs héritiers sont cantonnés à des niches et semblent peu s'intéresser au cinéma (ou le cinéma s'intéresse que trop peu à eux). Comptons toutefois le duo Benoît Delépine & Gustave Kervern, grands admirateurs d'Arrabal, à qui ils ont d'ailleurs offert un rôle dans Avida.
L'un des rares film "arrabalien" de ces dernières années, se référant ouvertement au mouvement Panique, est français figurez-vous, est sorti en 2007 et avait pour vedettes Vincent Cassel et José Garcia. Il s'agit de Sa Majesté Minor de Jean-Jacques Annaud, saccagé par une presse qui n'avait rien trouvé de plus pertinent que de comparer cet ovni à RRRrrr !!! (voir ici ou là).

Aux dernières nouvelles, Arrabal déclarait : "Les cinéastes sont trop modestes pour offrir au cinéma le film que je veux faire. Etant donné ce que je suis, je suis d'une modestie totale. Alors je veux faire un film qui s'appelle Yo (Je) ! Un film que n'a pas fait Griffith, ni Bunuel, ni Fellini. Aucun des grands."

On l'attend, Nando, on l'attend…


Il existe plusieurs coffrets DVD regroupant les films d'Arrabal, le plus complet étant celui-ci, qui, bien qu'édité en Espagne, propose des pistes en VF pour chaque film.




   

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